La fuite en Egypte
De Michel Chaillou
(Fayard, 394 pages, 21, 50 euros)
Comment ne pas songer, à la lecture de La fuite en Egypte, le dernier roman de Michel Chaillou, aux vers d’Apollinaire dans Calligrammes : « Je chante la joie d’errer et le plaisir d’en mourir » ? On connaît Michel Chaillou, son œuvre importante et notamment ce mythique Sentiment géographique (1) où il est beaucoup question de la façon dont on peut habiter poétiquement le monde et transformer les paysages en autant d’Arcadie retrouvées dans la transparence de l’air.
La Fuite en Egypte, justement, est la recherche d’une de ces contrées où l’on n’arrive jamais mais que l’on ne cesse de poursuivre parce qu’elles sont un état d’âme autant qu’un lieu précis. C’est un roman Rom, un roman nomade dont les personnages sont étrangement possédés par ce désir du pas de côté, de l’écart et de la cavale sans boussole. L’histoire nous est racontée par un petit-fils qui se demande pourquoi sa grand-mère nantaise, appartenant à la meilleure bourgeoisie, un soir des années 1900, a suivi un chanteur gitan, Joseph Donval, venu pousser une goualante dans une brasserie. Et pourquoi elle a, toute sa vie, avant de faire une fin avec un triste chiffonnier sédentaire, accompagné sur les routes cet homme à la recherche de la Petite Egypte, Ultima Thulé des gens du voyage.
Elle s’appelait Alice, elle était belle, fantasque et avait un prénom prédestiné pour suivre le lapin Joseph dans les hôtels garnis de sous préfectures ou les auberges de chef-lieu de canton. Mais quand elle raconte, avec réticence, par bribes chantournées et fragments baroques cette vie aux semelles de vents, il est parfois difficile pour son petit-fils de la suivre, tant elle a tendance à forcer sur le muscadet pour mieux cacher l’indicible dans les reflets dorés de ce vin océanique. La phrase Michel Chaillou fait semblant de s’égarer à l’image de ses personnages mais elle retrouve toujours sa gîte et se révèle idéale pour rendre compte de ce mystère d’une destinée seulement traduisible par les mots d’un dictionnaire kalo hélas revendu, « un jour de dèche » par cette grand-mère atlante et fugitive.
Jérôme Leroy


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